AVIS AUX FRANÇAIS SUR LEURS VÉRITABLES ENNEMIS.
Lorsqu’une grande nation, après avoir vieilli dans
l’erreur et l’insouciance, lasse enfin de malheurs et d’oppression,
se réveille de cette longue léthargie, et, par
une insurrection juste et légitime, rentre dans tous ses
droits et renverse l’ordre de choses qui les violait tous;
elle ne peut en un instant se trouver établie et calme
dans le nouvel état qui doit succéder à l’ancien. La forte
impulsion donnée à une si pesante masse la fait vaciller
quelque temps avant de pouvoir prendre son assiette.
Ainsi, après que tout ce qui était mal est détruit, lorsqu’il
faut que les mains chargées des réformes poursuivent
à la hâte leur ouvrage, il ne faut pas espérer qu’un
peuple, encore chaud des émotions qu’il a reçues et
exalté par le succès, puisse demeurer tranquille, et attendre
paisiblement le nouveau régime qu’on lui prépare.
Tous pensent avoir acquis le droit, tous ont l’imprudente
prétention d’y concourir autrement que par une
docilité raisonnée. Tous veulent non-seulement assister
et veiller au tout, mais encore présider au moins à une
partie de l’édifice; et, comme toutes ces réformes partielles
ne sont pas d’un intérêt général aussi évident ni aussi
frappant pour la multitude l’unanimité n’est pas aussi
grande ni aussi active les efforts se croisent un si grand
nombre de pieds retarde la marche; un si grand nombre
de bras retarde l’action.
Dans cet état d’incertitude, la politique s’empare de
tous les esprits; tous les autres travaux sont en suspens;
tous les antiques genres d’industrie sont dépaysés les
têtes s’échauffent on enfante ou on croit enfanter des
idées on s’y attache, on ne voit qu’elles les patriotes,
qui dans le premier instant ne faisaient qu’un seul corps,
parce qu’ils ne voyaient qu’un but, commencent à trouver
entre eux des différences le plus souvent imaginaires.
Chacun s’évertue et se travaille, chacun veut se montrer,
chacun veut porter le drapeau chacun exalte ce
qu’il a déjà fait et ce qu’il compte faire encore; chacun,
dans ses principes, dans ses discours dans ses actions,
veut aller au-delà des autres. Ceux qui, depuis longues
années, imbus et nourris d’idées de liberté, ayant prévenu
par leurs, pensées tout ce qui arrive, se sont trouvés
prêts d’avance et demeurent fermes et modérés sont
taxés d’un patriotisme peu zélé par les nouveaux convertis,
et n’en font que rire. Les fautes, les erreurs, les
démarches mal combinées, inséparables d’un moment
on chacun croit devoir agir pour soi et pour tous, donnent
lieu, à ceux qui regrettent l’ancien régime et s’opposent
aux nouveaux établissemens d’attaquer tout ce
qui se fait et tout ce qui se fera par de vaines objec-’
tions par d’insignifiantes railleries ; d’autres pour leur
répondre, exagèrent la vérité jusqu’au point où ce n’est
plus îa vérité; et voulant rendre la cause d’autrui odieuse
ou ridicule, on gâte la sienne par la manière dont on
la défend.
Ces agitations, pourvu qu’un nouvel ordre de choses,
sage et aussi prompt qu’il se peut, ne leur laisse pas le
temps d’aller trop loin, peuvent n’être point nuisibles
peuvent même tourner au profit du bien général en
excitant une sorte d’émulation patriotique. Et si au milieu
de tout cela, la nation s’éclaire et se façonne à de
justes principes de liberté si les représentais du peuple
ne sont point interrompus dans l’ouvrage d’une constitution,
et si toute la machine publique s’achemine vers
un bon gouvernement tous ces faibles inconvéniens
s’évanouissent bientôt d’eux-mêmes par la seule force
des choses, et on ne doit point s’en alarmer. Mais, si
bien loin d’avoir disparu après quelque temps l’on voit
les germes de haines politiques s’enraciner profondément
si l’on voit les accusations graves les imputations
atroces se multiplier au hasard si l’on voit surtout un
faux esprit, de faux principes fermenter sourdement, et
presque avec suite dans la plus nombreuse classe de citoyens
si l*onvoit enfin aux mêmes instans, dans tous les
coins de l’empire, des insurrections illégitimes amenées
de la même manière fondées sur les mêmes méprises
soutenues par les mêmes sophismes 5 si l’on voit paraître
souvent et en armes, et dans des occasions semblables,
cette dernière classe du peuple, qui ne connaissant rien,
n’ayant rien, ne prenant intérêt à rien, ne sait que se
vendre à qui veut la payer alors ces symptômes doivent
paraître effrayans. Ils semblent déceler une espèce de
système général propre à empêcher le retour de l’ordre et
de l’équilibre, sans lequel on ne peut rien regarder comme
fini; à corrompre, à fatiguer la nation dans une stagnante
anarchie; à embarrasser les législateurs de mille
incidens qu’il est impossible de prévoir ou d’écarter à
agrandir l’intervalle qu’il doit nécessairement y avoir
entre la fin du passé et le commencement de l’avenir à
suspendre tout acheminement au bien. La chose publique
est dans un véritable danger, et il devient difficile alors
de méconnaître le manège et l’influence de quelques ennemis
publics. N’est-ce pas là notre. portrait dans cet
instant, ou si ce n’est qu’une peinture fantastique ?
Mais ces ennemis, qui sont-ils? Ici commencent les
cris vagues chaque parti, chaque citoyen s’en prend à
quiconque ne pense pas en tout précisément comme lui
les inculpations de complot, de conspirations, d’argent
donné et reçu, qui peuvent, en quelques occasions, paraître
appuyées sur assez de probabilités, deviennent
cependant si générales qu’on n’y saurait plus donner aucune
confiance. Il serait toutefois bien important de savoir
avec certitude de quel côté nous avons à craindre, afin
de savoir en même temps où nous devons porter notre
défense et que notre inquiétude errante et nos soupçons
indéterminés ne nous jettent dans ces combats de
nuit où l’on frappe amis et ennemis. Essayons donc si, en
écoutant tout ce qui se dit, nous pourrons entrevoir
quelque lueur qui nous conduise.
Tous ceux qui ont quelque sagesse, et qui veulent
motiver les alarmes qu’ils nous donnent, et non se
borner à des déclamations sans suite et sans liaison, se
réduisent à peu près à ceci. Ils calculent le ressentiment
des princes étrangers qneue nnaroretre révolution a pu blesser,
et l’intérêt et les craintes de tous les rois dont les sujets
peuvent être trop frappés de l’exempte des Français, et
l’ambition et l’avidité des nations qui malgré les principes
d’humanité, de justice et de droit des gens universellement
professés aujourd’hui, ne laissent pas de continuer
à épier toute occasion de s’enrichir et de s’agrandir aux dépens de celles qui paraissent être peu en état de
se défendre. Ainsi, ils dirigent nos inquiétudes tantôt
vers les Autrichiens, qui cependant, fatigués et épuisés
par une longue guerre sanglante et coûteuse, et alarmés
eux-mêmes des insurrections ou commencées ou instantes
dans plusieurs de leurs provinces ne paraissent guère
pouvoir songer à nous insulter; tantôt vers les Anglais et
cette nation, dont on parle tant à Paris, quoiqu’on l’y
connaisee si mal, est en effet plus redoutable tantôt
contre d’autres puissances qui toutes sont en effet plus ou
moins à craindre mais presque tous se réunissent à penser
que ces puissances sont excitées et encouragées par
les fugitifs français, et par les relations qu’ils ont conservées
en France.
Il est pourtant bien peu vraisemblable que les cabinets
de l’Europe soient entièrement livrés aux conseils d’étrangers
fugitifs, dont les uns, et c’est le grand nombre,
n’étaient dans leur patrie que’ des particuliers peu connus
et les autres ont tous perdu leur crédit, et presque tous leurs richesses dans la révolution qui s’opère. Il
est peu vraisemblable aussi qu’ils ne voient pas que cette
révolution n’est point l’ouvrage de quelques volontés
isolées; que la nation entière en a eu besoin, l’a voulue,
l’a opérée; et que par conséquent les secours formels
qui pourraient leur être destinés parmi nous seraient peu
de chose. Et s’il est vrai que les puissances étrangères
songent en effet à fondre sur nous, je ,crois qu’elles
comptent beaucoup plus sur l’état de faiblesse où elles
nous supposent, et où l’on suppose toujours, et presque
toujours assez mal à propos, les peuples qui deviennent
libres sur les divisions insensées, et nullement fondées,
qui nous fatiguent chaque jour; sur l’insubordination générale,
et sur ces alarmes vagues qui nous agitent au
seul nom de guerre, et qu’elles peuvent prendre pour de
l’effroi.
C’est, d’ailleurs, vraiment une absurdité de croire que
les Français qui n’aiment point notre révolution actuelle,
principalement ceux que le mécontentement ou la crainte
ont fait fuir chez les étrangers soient tous, sans exception,
des ennemis actifs des conspirateurs ardens, qui
n’aient d’autre voeu que de voir tous les citoyens s’entregorger,
ou d’exciter contre nous les États voisins, afin de
rentrer en France le fer et la flamme à la main. Je ne suis
que trop persuadé qu’il en est quelques-uns à qui l’orgueil
blessé, la haine, la vengeance un puérile attachement à
des distinctions aussi frivoles qu’injustes, pourraient
faire inventer ou adopter avidement ces projets insensés
et coupables, et qui peut-être se repaissent au loin de la
folle espérance d’être les Coriolans de leur patrie. Mais
la nature humaine ne produit qu’un très-petit nombre de
ces esprits inflexibles et turbulens sans relâche que
même le ressentiment d’une injure puisse égarer en des
excès à la fois aussi violens et aussi durables. La plupart
des hommes, capables peut-être d’un coup désespéré dans
la première fureur d’une passion irritée finissent par se
calmer d’eux-mêmes, et sont bientôt fatigués de la seule
idée de ces vengeances laborieuses et réfléchies.
Aussi la plupart de nos mécontens, soit sédentaires et
secrets, soit fugitifs et connus, désirent probablement,
plus qu’on ne le croit, plus peut-être qu’ils ne le croient
eux-mêmes de vivre sans inquiétude dans leur patrie,
heureuse et tranquille, et de rentrer dans leurs foyers.
Un esprit borné, une éducation erronée, une vanité pusillanime
et ridicule, des pertes réelles dans leur fortune,
des notions fausses et factices de ce qui est grand et noble,
des dangers que plusieurs d’entre eux ont courus tout
cela les attache, les affectionne à leurs antiques chimères
plusieurs les croient, de très-bonne foi, nécessaires
à la félicité humaine; et comparant le calme de l’ancien
esclavageavec les troubles et les malheurs qui sont arrivés,
et dont quelques-uns sont inséparables du moment où un
grand peuple s’affranchit, en concluent que les meurtres
et les incendies sont de l’essence de la liberté, c’est-à-dire
de la raison et de la justice. Mais détrompez leur ignorance,
en leur faisant voir l’ordre, l’équité, la concorde
rétablis dans les villes et les campagnes les choses et les
personnes en sûreté; tous les citoyens sous la sauve-garde
de la loi, et n’obéissant qu’à elle qui peut douter qu’alors
ils ne reviennent de leur exil et de leurs erreurs ? Qui
peut douter qu’alors dans l’ame de ceux qui sont absens
il ne se réveille un vif désir de revoir leur patrie, que
peut-être ils croient haïr? Qui peut les croire assezstupides
pour préférer, à la douceur de venir rétablir leur fortune,
améliorer ce qui leur reste de biens et achever de vivre
tranquillement avec leurs amis et leur famille sur le sol
qui les a vus naître, l’ennui d’errer de contrée en contrée,
etc…….. C’est encore tres long aussi il vaut mieux suivre le lien vers le texte complet!
mais comme j’adore André Chenier voici un poeme qui rend justice a sa qualité de poete:
ODES
Est-ce à moi de mourir! Tranquille je m endors,
Et tranquille je veille et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
bien-venue au jour me rit dans tous les yeux;
Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux
Ranime presque de la joie.
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin
Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
J’ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé,
Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.
Je ne suis qu’au printemps, je veux voir la moisson;
Et comme le soleil, de saison en saison
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l’honneur du jardin
Je n’ai vu luire encor que les feux du matin,
Je veux achever ma journée.
0 mort! tu peux attendre éloigne, éioigne-toi i
Va consoler les coeurs que la honte, l’effroi
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Palès encore a des asiles verts g
Les amours des baisers, les Muses des concerts;
Je ne veux pas mourir encore.
Ainsi, triste et captif, ma lyre, toutefois
S’éveillait; écoutant ces plaintes, cette voix,
Ces voeux d’une jeune captive
Et secouant le joug de mes jours languissans,
Aux douces lois des vers je pliais les accens
De sa Louche aimable et naïve.
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux,
Feront à quelque amant des loisirs studieux
Chercher quelle fut cette belle
La grâce décorait son front et ses discours,
Et comme elle craindront de voir finir leurs jours
Ceux qui les passeront près d’elle.
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