Auteurs/Lano/ La femme invisible
on devait etre au milieu du mois d’aout je ne me souviens pas du temps qu’il faisait, certainement un temps gris bleu comme souvent en cette periode de l’annee, peut etre aussi un temps lourd et poisseux., je ne sais pas non plus pourquoi j’etais entree dans cette eglise , peut etre avec l’espoir d’y trouver un peu de fraicheur ou peut etre parce qu’elle etait moins menacante que les cathedrales que l’on visite habituellement . je n’avais pas vu la fleche, le ciel devait etre trop brumeux ou bien son ambition n’etait pas de trouer les cieux et preferait elle s’y cacher. en penetrant dans la clarte feutree de la nef, c’est l’insolite qui me sauta au visage. les eglises m’ont toujours fait peur, elles veulent toujours m’imposer quelque chose un peu comme si elles me disaient tu n’es pas toi , c’est moi qui suis toi, je n’ai pas ete effrayee, il n’y avait que cinq personnes, sans compter le cure et le catafalque. le cure etait a sa place, le catafalque aussi. les autres c’etaient deux femmes et un homme a l’allure de notable, et puis un couple. J’ai vite compris que j’allais participer a une ceremonie d’enterrement. J’aurais du partir pourtant je suis restee. j’ai tout de suite pu m’imaginer ce qu’avait du etre la vie de l’homme couche la bas , indubitablement, pour qu’il y ait si peu de monde
a son enterrement il fallait qu’il ait occupe sa vie a eloigner de lui les autres, les plus proches comme les moins proches. Personne n’avait l’air particulierement emu, ni les deux femmes, ni l’homme, ni le couple; j’ai observe le couple, j’ai decouvert qu’il avait une allure a etre d’ailleurs, la femme surtout. A priori il semblait n’y avoir aucun lien entre les participants, ils ne se parlaient pas , ils ne se regardaient pas. Pourtant j’ai vu une certaine ressemblance entre l’une des deux femmes et le mari ou le compagnon de celle que j’avais aussitot surnommee l’etrangere. apres un discours tres bref et sans originalite ou connotation personnelle le cure s’est approche avec son goupillon d’abord du couple qui eut un brusque mouvement de recul et lui fit un signe de denegation, je me suis fait la reflexion que s’ ils avaient ete de simples touristes entres comme moi par hasard ils se seraient mis au fond , et pas au premier rang, d’une maniere ou d’une autre ils etaient partie prenante de la scene .
la ceremonie etait terminee sans qu’il se soit ecoule plus d’un quart d’heure, c’est vrai qu’il faut souvent moins pour passer de la vie a la mort. la ressemblance que j’avais cru deceler entre deux de mes personnages s’etait precisee, sans que je puisse dire avec certitude quel etait leur degre de parente; comme l’atmosphere dans l’eglise ce qui dominait c’etait le vague, le cache.
visiblement ils se dirigeaient tous, tous c’est evidemment beaucoup dire, vers le cimetiere , peut etre pas de gaiete de coeur mais en tout cas sans aucune emotion superflue. Toujours sans savoir exactement pourquoi j’ai decide de les suivre, personne ne m’a meme regarde, meme pas avec curiosite, ou un minimum d’interet, chacun d’eux etait mure dans cette sorte de carapace d’indifference qui etait peut etre ce qui les unissait, la famille coeursec aurait sans doute dit une de mes amies….Je ne vous infligerai pas le recit de l’inhumation , il suffit de savoir qu’en cinq minutes tout etait termine, il n’y eut ni condoleances ni poignees de mains, celui que je surnommais monsieur le maire ou peut etre monsieur le conseiller municipal, en tout cas le present par obligation, etait deja parti , mission accomplie et les autres je m’en apercus seulement a ce moment la, n’avaient qu’a traverser la rue pour regagner leur maison . une maison entouree d’une haute muraille bien sur, et situee juste en face de l’eglise. et du cimetiere. je me suis dit qu’elle avait surement ete la maison de l’eveque au moins jusqu’a la revolution, il devait y avoir des souterrains par lesquels les religieux avaient echappe a la vindicte populaire, et l’actuel et defunt proprietaire en avait sans doute fait ses caves a vins…. j’ai attendu, je ne savais pas quoi, l’etrangete de tout ce qui s’etait passe depuis le moment ou j’etais arrivee dans cette petite ville, a mi chemin entre village et bourg, me clouait la dans une attente imprecise mais inevitable. Je n’ai pas eu a attendre longtemps. Les deux femmes et le couple se sont diriges vers une voiture garee la, la seule d’ailleurs a part la mienne, les habitants ne devaient pas etre de grands voyageurs , ni des adeptes de la modernite, cela se sentait, j’ai suppose qu’on appelait encore les pompiers en sonnant le tocsin en cas d’incendie ou d’accident, bien sur ce n’etaient que des suppositions. J’ai encore suivi je ne pouvais pas m’en empecher, qu’est ce qui obligeait mes quatre personnages a partir, tout de suite, peut etre parce que personne n’etait la pour partager leur repas de deuil comme le veulent les usages.
je suis a peu pres sure de ne les avoir suivis que parce qu’ils me donnaient encore plus que d’habitude dans ma vie, l’impression d’etre totalement invisible. qui n’a jamais reve d’etre invisible! avec eux c’etait chose faite ; je suis montee dans ma voiture ai colle a la leur sans qu’ils semblent le remarquer, je me suis dit que j’avais rate une belle carriere de detective prive. Quand ils se sont arretes, j’ai vu qu’il y avait une plaque comme les municipalites en mettent pour signaler qu’il y a quelque chose a visiter. de loin j’ai reussi a lire: ici a habite et trouve la mort le cure d’Ars. Ils sont entres et moi derriere, qui diable etait le cure d’ars, et comment et pourquoi ils m’avaient entraine dans cet endroit juste au sortir d’un enterrement, l’enterrement d’un proche pour le moins? le cure d’ars s’appelait jean marie vianney, apres une vie consacree a se faire souffrir pour exorciser ses demons , il etait mort brule dans son lit, oeuvre du diable avait on cru dans son temps . Peut etre s’etait il endormi en fumant une cigarette, il ne me semble pas que cela ait eu une reelle importance, les visiteuses avaient l’air emues, le couple que je suivais pas a pas sceptique et amuse, ce qui est certain c’est qu’en sortant ils ont tous eu tres faim et se sont diriges vers un restaurant de fort bonne mine……ils mangerent de bon appetit et burent a la sante d’un defunt qui s’etait efforce de ne leur laisser aucun regret et y avait apparemment fort bien reussi…… je n’ai pas dine.



